Dans ce deuxième Voyage au Lexique, je continue d’explorer, en me gardant de les exploiter, les mots de Ma vie au village (in Journal de la brousse endormie) dont le nombre d’occurrences est significatif.
Forêt
Autre lieu où l’on se déporte à l’Est de tout, où l’on peut sans craindre bannir le moi, le nous, tribunaux féroces, et dans les rythmiques de ce dehors que l’on écoute, jeter son corps entier.
suivons la route encore humide — ce qui s’écoule de nous — une ligne étrangère, un bord sans fin, gris bitume, gris sable, gris mer, et ce pesant désert du ciel, où
l’on n’ira pas, tient tête à notre faim de clarté sa tristesse — les choses prennent couleurs humaines — allons, se moulant dans la précise lenteur du jour, son contretemps
ses contrepeines, marchons à hauteur de nous, sans voir si ça nous mène et si un horizon, devant l’endroit, derrière nos pas qui trainent au pourtour de tout — on s’avance —
en file indigène, sans mots, paisibles d’apparence, sur la longueur vers Babylone, les gens se disent quand même ce qu’ils pensent, croient d’eux, des petits faits, cousus —
nous rien du tout, ce tout qu’on ignore, aimant le silence, le nu, mais aussi l’inconvenant, le disparate, ce qui surprend d’une conversation, scruter l’air de l’autre qui —
marche alors que nous marchons, cherche de son œil hypocrite la direction, on file seulement la cicatrice du goudron, ses boursoufflures, les petits trous, anus d’où —
sort une herbe vivante, parfois des bêtes fourmillantes, trottinent à l’air — elles creusent des tonnes, la matière, veinurent, aèrent, vont, telles qu’un train, dans la brousse,
sinue, parmi les vertes végétations, consulte, caou-tch ouc-caou-tchouc soufflait-il hier, un catalogue de vestiges cachés, tus, entre fossilité/putréfaction — reprenons notre
chemin, raclant les gommes — nous irons visiter le musée de la locomotive tutélaire, témoin des travaux-forcés, à l’époque des trusts sanguinaires, des morts par pi
qures de tsé-tsé — arrivent nous croisant en face, d’abord des motocyclettes, ventres emballés de polyane ou similicuir, puis des camions, à revers les mêmes, (quoi dedans :
on imagine), l’instant du vide, quand ils passent, un bref tourbillon de feuilles sèches, et films plastiques — bientôt la ville, très côtière, sa cathédrale et son canon sur
l’Atlantique — nous marchons alors qu’ils marchent, pas de notre côté, on entre dans, presque en rêve, étourdis par l’odeur nomade, du sel et d’une pizza aux quatre fromages
la pluie lave tant la nuit qu’elle devient noir réglisse, ses gouttes ploquent sang le sol les surfaces, percent la vitre du temps, l’enduisent de sa graisse, elle si forte qui rabat le vent, si grand, tient le large en ses mains de pluie, étouffe le bruit non sien, la ville la mer on sous trois-cent-mille tonnes de silence, un dernier floc, le trou, l’obscurité mouillée qui nous aspire, comme au village des orpailleurs, le père descendait, avant que l’on s’exile, toujours plus, se courbait au fond, dans la boue, creusait, le trou, pour des grammes de rien, sucé jusqu’au front, tété par la terre — il fallait raser tout un chien pour vaincre les eaux — on tirait le volet sur nous, là le ciel s’éventre, livre ses boyaux, d’une autre manière, bien que l’on ne sache si l’on vit encore ou que l’hébétude, ou que la noyade, du vent, des lucioles, le renversement, la lourdeur des mots — chien nu ne rompt pas les flots, dit Vénus qui sort, et puis ça s’arrête, dégouline un peu, on part ramasser plein de poissons morts et des écrevettes —
quelqu’un-ci se terre, une balle dans le dos — sous un faible halo (l’ampoule pendille), à la mine, au bout de charbon, tu esquisses son corps mourant, ses yeux qui t’implorent de le regarder, s’en aller en toi, où l’on ne sait pas, et lui faire cortège de ta misère — cris, des brames dans le labyrinthe, cherchant le mort pour le tuer, le tuer encore, saisir au vol sa part de sang ; disputes, tout ça revient à son enfer, le silence sort, que tu gardais au ventre impur, en sa forme nouvelle offensant les dieux — tu pourrais reposer, tes yeux pourtant s’abiment ; Éros de son côté, sur son lit s’illumine, à penser repenser les trop brèves étreintes, refait les comptes du désir, et Vénus dort, mi-sereine, au fond de sa tristesse, attendant la vie ; les choses du dehors reprennent le dessus, on ne cherche pas le corps, là devant ta porte, qui entre, se trainant, mais ne saigne plus, coule entier, à rebours de toute gravité, dans les contours du visage ; tu réponds à son fin sourire de voleur — dors-tu, Tiré, quand le jeune homme s’éteint, qu’on trouvera beau, lavé, au bord du marécage —
Sur l’arase, pas de verre brisé. On se tient, séparés, dans l’obscur du langage, la part vive d’ombrage qu’offre le mur d’enclos, et de son autre bord, en pensée, au sein d’une vague friche, qui descend. Dont le désordre troue la logique des mots. On reste ainsi ou l’inverse, à se dire sans parler. On regarde le silence des herbes. D’un peu loin, contre la pente adverse, nous scrutent les maisons de leurs fenêtres vides. Amas de crânes inhabités. Tout en bas, bruit une sécheresse, murmure selon Vénus d’un sexe délaissé, ronron de vieux pubis en attente des eaux ‒
Il déambule entre les boutiques, toutes le long du trottoir. S’exposent des mini-sapins, leur chevelure factice. Du papier cadeau, où tu mires un revenant dans sa face interne, derrière la mort une image de toi. Des boules, ornements divers et des dragons chinois, un étrange arrangement. Éros goute l’hétéroclite, qu’il regarde par les bords. Il voit les chevilles des gens, repère, vite parce que ça fuit, s’en veut que pour rien une ombre le fascine. Arrive que sur la distance d’un corps au sien un silence devienne crument théâtre de l’amour, qu’en une seconde l’acte soit joué, de l’alchimie des odeurs à sa triste fin.
Diagonale de son regard, les heurts métalliques, la même obscurité. Aussi bien qu’elle, qui peut dire où l’on va : au ban, vers un enfer, peut-être le ciel sur les rondeurs derrière la ville, San Antonio, de los Cobres. Parfois j’ai des songes argentins. Elle, adossée à des livres sur l’étagère, ne fait que bringuebaler dans l’angoisse de mon sommeil. Se croisent les routes 10 et 51, toutes deux pauvres et nationales. J’appellerai le chien là-haut du nom de Lune, j’irai chez l’épicier Fabio qui me dispense du grain, du vin rouge, de la farine. Et du Fernet Branca. Je dirai comme ici tantine en lui parlant, elle marche encore longtemps après le terminus. Lui et moi ne causons presque pas, on regarde le sol trop blanc, les voitures, avec au corps la lassitude des arbres. Le plancher du wagon a même teinte que les ciels là-bas ou le crépi des murs quand il pleut à l’oblique. Le soleil si souterrain, partout. Le désœuvrement dans nos têtes. De l’onyx noir autour du cou, qu’on déterre. À la brune les voix se confondent, se jettent dans les rames à l’intérieur de soi, pleines d’alcool et de froidures australes, prennent les couloirs du sang, sortent des bouches. Encore marcher longtemps jusqu’au silence entre les rideaux, l’instant qui fait se taire les hommes, gémir les chiens, où tantine se sert un verre de fausse tequila et tombe dans mon cerveau, son ivresse, l’image. Qui entend ce pour quoi l’on vit ? ce souffle tendre dur au milieu de la nuit, vent par la brèche d’elle, notre esprit. Chemin d’air sous l’écorce, passant, et si haut, que l’on peut ne jamais aller plus loin qu’une fenêtre.
Donc cette photo, dans un cadre en simple baguette, puis la voix, chapitres précédents, la fatigue du ne rien faire, l’énervement, quand passe Vénus en robe légère. Elle s’assoit sur le lit. Elle est sa transparence. On se promet de prendre un verre, à 7 heures, après le salon, ce sera bien de rester là, n’importe où, dans le silence, entre le clignotement des guirlandes et la circulation, tout à l’art de s’abstraire du monde, la pesante brutalité, le continu des menaces, et d’être au sein des vagues heureusement ignorés, sortis de la reconnaissance, tous deux chacun préoccupés sans le dire par des trajectoires anomales. Vénus déteste que ses doigts sentent le maquereau braisé.