Les pieds des passants, les roues d’auto et de motocyclette scripturent la ville. On roule, on marche, au sein du graphique urbain, que sans cesse on élabore et qui nous travaille, chacun à des degrés divers. Mais quelques uns seulement l’inventent vraiment, la masse, elle, est copiste. Les gens savent (à peu près) où ils vont, les autres, non. Ce n’est pas qu’ils tracent des lignes au hasard, c’est qu’ils ne connaissent pas l’issue. Qui peut être un giclement de sang ou de plaisir. Éros écrit tout aussi bien dans la chambre qu’en son dehors-intérieur quand il sort par la fenêtre. Il arpente la ville, la mesure au mètre près, elle habite pieds et jambes. Il a l’œil à la cheville, au jarret, où se forment les lignes, car l’œil écrit la ville, sans oublier l’oreille et le nez et la ville les écrit. Mais en tant que personnage, il n’est que le motif et la motion du texte.
Catégorie : Le carré dans la fenêtre
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Le carré -6- dans la fenêtre
Sambóko est, sur l’échiquier du quartier, l’étonnant cavalier, sa façon de sauter par dessus les cases, perçu donc comme menace, danger, mais image aussi de l’échec (il ne fait rien de sa vie), le pas à sa place assignée, celui qu’on ne sait, qu’en un double sens on ignore. Cependant sa beauté physique, non canonique pourtant, rassure le nombre, et quand même, on le salue, on lui parle quelquefois, on l’admire. Il n’est pas mis à l’isolement. On voudrait pouvoir l’aimer, mais ne comprenant pas le genre de distance à laquelle il se tient, en dehors de Vénus personne n’y parvient. Éros est en personne l’interrogation de soi-même. De ce qu’on croit notre corps ténébreux. Le reflet de notre œil mauvais. La fascination qu’on a pour le sacrifice. On voudrait le jeter en bas de notre hauteur, qui n’est que petitesse, le pousser au fond du ravin de la morbidité.
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Troisième déclinaison du carré
Le débarras que sont nos vies, cet enfer des choses jetées là, dont on ne veut plus et qui pourtant restent au coin de soi. Dessus, on pose un œil, par l’ouverture de la douche, dans les senteurs du soir, d’éponge et de bois pourri.

Photo : SMR
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Le carré -5- dans la fenêtre
Éros, personnage compris dans le carré de l’écrit, est incompris de l’extérieur ordinaire, par l’entourage, les voisins, les gens dans la rue, dans les magasins, et par le pouvoir de l’État, impréhensible parce que malgré les apparences, il est inenfermé, non qu’il ne soit pas soumis, à l’intérieur et par les côtés, à la condition humaine, il vit son propre tourment, mais il échappe par un ailleurs comme d’autres sont métis, voyageur, pygmée. Cet ailleurs insaisissable est rendu par l’écrit-poésie, fenêtre. Dans les établissements d’enfermement (parfois appelés sites), on réduit l’expression de la fenêtre, quand on ne la supprime pas, ce n’est pas pour rien, on la poste à des hauteurs inaccessibles, on grillage le dehors. Éros il est vrai tient la sienne souvent fermée, celle de la chambre, ne l’ouvre qu’à certaines heures, sa petite fenêtre sans un vitrage qui filtrerait la lumière. Il ne veut pas que les autres voient, qui n’habitent pas le même dehors. Ils pensent que c’est mystère, ils intriguent, alors qu’il n’en n’est rien ou plutôt s’il y a mystère, c’est celui du carré, dans la fenêtre. Celui de la composition de l’écrit. Éros est l’énigme de l’écrit, par son nom même, l’énigme de la fenêtre soustraite à tout contrôle.

Josef Albers
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Seconde déclinaison du carré
Ici un corps se devine derrière le sable de la lumière. Parfois le ventre a cette couleur plus claire à l’embranchement des cuisses. La pierre sur le rebord attend l’heure de son office. Tout est plus humide dehors.




Photos : SMR
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Carte-photo du carré dans la fenêtre
De la chambre d’Éros S. c’est ou pourrait être une image de la fenêtre, mais au village où l’on creuse l’or – voir le trou dans nos têtes. Il me semble cependant l’entendre dire que ce n’est pas,
car le rouge serait plus sombre,
moins artificiel,
moins écrit.

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Le carré – 4 – dans la fenêtre
L’œil est réduit par le carré dans la fenêtre, non bien sûr diminué, affaibli, au contraire, remis en place comme un organe désorbité, concentré comme une tête, simplifié. Le carré capture l’œil qui devient fenêtre, rien à voir avec la captivité, privation du regard et de l’audition, car par « l’œil » il faut entendre aussi l’oreille (dans une mesure moindre les autres organes qui ne touchent que plus difficilement le lointain), ni la prise, la saisie, l’arrestation, ou quelque opération des forces de l’ordre interne, on pourrait dire capturation, à laquelle l’œil non seulement consent mais s’offre. Il s’ouvre alors à ce qui survient de l’espace dans l’espace, dont l’écriture sera le montage (qui parfois peut être concomitant), la survenue se faisant mots, matière, qu’elle déplace sur un support, agence, informe, à qui elle donne une morphologie et rend possible son accession, hors des clôtures de la propriété. L’écrit devient tableau, loin pourtant d’être achevé, de même que la toile d’un peintre est toujours inachevée, car si le support est soumis à l’usure, l’œil du regardeur, de l’écoutant, ravive sans cesse ses formes, la couleur, par un juste retour, jeu du perdu et du retrouvé, et si comme elle il se déplie, se déroule, il demeure dans le carré irréductible à l’explication.
Josef Albers
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Le carré -3- dans la fenêtre
Hors de la chambre, dans la cour rectangle du commun, s’affirme l’économie mesquine de la vie, le règne de la médiocrité, avec son arbre au milieu, les ombres. Éros ne fait que traverser ce faux semblant d’espace. On dit parfois d’un tableau que quelque chose le traverse, mais c’est ne rien dire, on en cherche aussi la composition, à trouver ce qui est au centre comme si au centre se trouve l’explication. Le carré n’a pas de centre, l’écrit n’a pas d’explication qui est le contraire du sens. Ce qui s’explique est toujours médiocre, le mesquin dépliement, la démonstration de l’action. Le prospectus de l’art. Éros traverse, mais en enjambant, non qu’il prenne le rectangle de haut, il évite une perte du temps. La rue c’est autre chose, ça va dans tous les sens, donc en aucun, la rue est paysage, multiplication du carré, contre ensemble, épiphanie du singulier (le détail, non l’accessoire), du moléculaire. Il ne s’agit pas de scène(s). La rue c’est la vision, sa question. La chambre et la rue sont conjointes, associées. Dimension cinématographique de l’écrit, mouvement. La marche, sur la rue, l’allongement, dans le lit, inversement, les deux sont passage. Anti-station. Éros n’est pas un veau à l’étable. Ce n’est pas parce qu’il reste longtemps couché qu’il n’est pas chien errant. Ou qu’il ne fait rien. L’art est aversion contre le faire, mais le faire mesquin, capitaliste. La chambre et la rue sont dépossession. Elles destituent le faux semblant de l’anguleux réel, du réel droit, directionnel.

Malevitch
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Le carré -2- dans la fenêtre
On pourrait croire que ce qui prime, comme pour le cercle, c’est le centre, alors que c’est la surface. La surface est ce qui m’importe dans l’écrit, mais pas n’importe quelle surface, celle qui demeure visible une fois passé la « réalité ». Un poème n’a pas de centre, de géométrie, de pouvoir. Il est la surface-profondeur des choses, ou du moins ce que reçoivent d’elle les sens, le corps, et qu’ils mettent dans les mots. La surface étale partout son dedans-dehors dans le carré sans cadre, sans débord, carré qui la délimite certes, la découpe d’une certaine façon, sans la blesser pourtant, la concentrant en bout de peau — ce que sont, je crois, ces « autres écrits », des bouts de peau, son épiderme, son dessous. Les textes de la Vie d’Éros Sambóko sont des morceaux de peau, surtout pas des « morceaux de vie », ils forment une abiographie, Éros est un personnage sans histoire, il n’a pas de vie. La vie dont on cherche le sens, qui n’a pas de sens, n’est pas en jeu dans l’art. Le carré non plus n’a pas de sens. Éros habite le carré de sa chambre. Il n’a pas de vie dans le sens où les gens l’entendent, c’est d’ailleurs pourquoi ils ne l’entendent pas, pris par la rectangularité de leur existence, ils marchent droit. Bien qu’en géométrie le carré soit un rectangle, le carré ici n’a pas d’angle, il est peau. Les gens suivent une direction, celle de tout le monde qui leur est imposée, ils se conforment à la règle, seulement ils en arrondissent les angles. Le carré, lui, est le non-sens de la vie, il ne va dans aucune direction et ne tourne pas sur lui-même. Il est corps pur, sans morale ni destin.

Malevitch


