Dans ce deuxième Voyage au Lexique, je continue d’explorer, en me gardant de les exploiter, les mots de Ma vie au village (in Journal de la brousse endormie) dont le nombre d’occurrences est significatif.
Forêt
Autre lieu où l’on se déporte à l’Est de tout, où l’on peut sans craindre bannir le moi, le nous, tribunaux féroces, et dans les rythmiques de ce dehors que l’on écoute, jeter son corps entier.
s’arrête ce déluge ; à la brune on trouve du vin, des petits poissons, à cuire sur la braise ; on s’installe dans le tableau, où se conjuguent le bas, le haut, la voute sans lumière, et l’horizontal, au croisement de nous, la courbure qu’on fait, de soi, du prochain, l’espace, l’un de ceux, si rares, où l’on existe enfin ; plus ce décor carton ni le bruit des enfers, un pli, un murmure, clapotis des choses — il grimpe, repart, avant l’âcre jour, dit que n’y peut rien, le tourment, la peine, que sait-on jamais, que sa bouche attend une autre salive, pas la glaire du temps ;
Éros se baigne, lustre son passé, qu’importe si l’eau pue, il déplie ses ailes, et se voit bizarre, le ciel vide, plein, les vagues l’emmènent, on retournera, d’où l’on ne vient pas, nous, non de ce monde, sauf d’y crever, de corps, pareils que les gens (à notre égard, ces saletés, dans leurs têtes), vivrons autre part, et peut-être heureux ; Éros s’étend, où demain va-t-on, par quel bateau, en quelle saison, au Japon, Brésil, la chambre, une rue, un ailleurs sans nom ou, tant qu’à se faire ile irons à Bioko, clandestinement, là
il parle, nous parlons, pas moins que d’autres, du vent, brise ou grain, états intermédiaires, l’effet sur les épidermes, si ça colle ou rafraichit, pousse au contraire de ce qu’on veut faire — mais d’abord comment se glisser dedans ; vivre en l’air ; rompre le pesant ; on avise a little egret, déroutée peut-être, lentes saccades, ses pas — sa fuite cou rentré, son envol incertain ; peut-on ne pas se départir, de chaque joie, d’un frais matin, à l’océan ou de cette angoisse, qui prend, malmène au point où l’on voudrait rester, sans férir — avec ses rêves nécessaires —
le bruit, ce bruit-là, surgissant quand du somme, il se réveille, s’extrait d’un trou (les années), d’un plus réel que l’instant terne, passé — il dit qu’il pêche dans les enfers ; mais on se promène où de gros rochers, des monstres de mer, leurs yeux immobiles ; marcher ainsi ramène à ce vide en soi qui, le souffle, le regard des choses qu’on ignore, relâche le continu, la vitesse des jours, l’étire — on se trempe les pieds seulement sur la frontière, l’eau lèche nos chevilles, sans se dire du quoi ; elle poisse dans l’image, le soleil décroit, nous rentrons — souls de désir ;
Le lieu, son vide, le peu (la glace sur une coiffeuse stratifiée et deux chaises roses, moulées pour l’attente), le vide plutôt dedans, qui fait le rien du jour, berce le temps, où tournoie son dégout de tout, Vénus l’arpente, le mesure, en triturant des têtes ; seule une étrange faim dans le mouvement de soi, que la vie fuse du trou des rues, gicle d’entre les musiques, rende une visite juste abolissant les foules, et transmue cet interne désert en bas, derrière la faille, l’incision, les coulures, après l’enfance mélancolique à fond d’impasse, où tant d’envers
Transparait la fatigue, ou un vague chagrin (Éros dirait avec raison tristesse, si l’on parlait de ça, d’un vide qui revient, de son reflet lunaire) une trace de bave sur le carreau ; les gens défilent à l’envers, qui ne comblent que peu la béance, le chaos de sa création, Vénus veut le plein, Vénus veut l’errance, mais leurs allures, le bruit, les corps, la rassurent, ce trouble dehors qu’on lit aux figures, beaucoup de crasse, de candeur, la mauvaiseté des pensées, leur amour du sang ; inattendue monte la vapeur, d’une bouche qui se dessine, des lèvres astrales et bleues ;
Il n’y a personne derrière ces yeux. On pourrait croire qu’ils sont les yeux du vide intérieur. Des trous, vus de la terre. Quand nous sommes au faite, dans l’éden d’une vacance nécessaire où sortir de l’enclos, l’une ou l’un dit : ce n’est pas un ciel mais on y respire. Un territoire d’oiseaux, pour les sous-espèces qui ne tissent de nids, dont le chant détonne. Les nocturnes, diurnes, semblables selon. Vénus avance que pas question ici d’être la mère. On s’entend. À se rencontrer là poussés par l’air. On refait le plan sans corridor-cuisine-salon, mais avec une pièce tout au fond pour l’animalité, brute ou possiblement nuptiale.
Éros aime hanter les lieux à demi construits. Ces friches façonnent aussi la ville, la parsemant d’yeux noirs plus vivants que les fenêtres. Il n’y a personne derrière ces yeux. Ce sont les yeux du vide intérieur.