Sambóko est, sur l’échiquier du quartier, l’étonnant cavalier, sa façon de sauter par dessus les cases, perçu donc comme menace, danger, mais image aussi de l’échec (il ne fait rien de sa vie), le pas à sa place assignée, celui qu’on ne sait, qu’en un double sens on ignore. Cependant sa beauté physique, non canonique pourtant, rassure le nombre, et quand même, on le salue, on lui parle quelquefois, on l’admire. Il n’est pas mis à l’isolement. On voudrait pouvoir l’aimer, mais ne comprenant pas le genre de distance à laquelle il se tient, en dehors de Vénus personne n’y parvient. Éros est en personne l’interrogation de soi-même. De ce qu’on croit notre corps ténébreux. Le reflet de notre œil mauvais. La fascination qu’on a pour le sacrifice. On voudrait le jeter en bas de notre hauteur, qui n’est que petitesse, le pousser au fond du ravin de la morbidité.
Catégorie : Éros dans et hors de son lit
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Quand passe Vénus en robe légère
Donc cette photo, dans un cadre en simple baguette, puis la voix, chapitres précédents, la fatigue du ne rien faire, l’énervement, quand passe Vénus en robe légère. Elle s’assoit sur le lit. Elle est sa transparence. On se promet de prendre un verre, à 7 heures, après le salon, ce sera bien de rester là, n’importe où, dans le silence, entre le clignotement des guirlandes et la circulation, tout à l’art de s’abstraire du monde, la pesante brutalité, le continu des menaces, et d’être au sein des vagues heureusement ignorés, sortis de la reconnaissance, tous deux chacun préoccupés sans le dire par des trajectoires anomales. Vénus déteste que ses doigts sentent le maquereau braisé.
Vie d’Éros Sambóko #15
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Seconde déclinaison du carré
Ici un corps se devine derrière le sable de la lumière. Parfois le ventre a cette couleur plus claire à l’embranchement des cuisses. La pierre sur le rebord attend l’heure de son office. Tout est plus humide dehors.




Photos : SMR
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La voix d’un autre
La voix écrit juste au-dessus de lui, voix d’un autre qu’on regarde en soi, lune familière, laborieuse à produire le son, l’interne musique qui sans elle ne s’entendrait pas, rien d’Éros ne se porte à la lettre, non plus aux chansons dans les rues saturées, dissolvant nos têtes, non plus aux livres (sauf peut-être si, de temps en temps), il se retourne sur elle qui s’affiche entre les scènes, sa vie c’est du cinéma muet (parfois), des gens qui lui courent après, s’agitent dans le décor, crient des mots contre sa face, des titres détachés du fond crème que le piano souligne.
Vie d’Éros Sambóko #14
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Carte-photo du carré dans la fenêtre
De la chambre d’Éros S. c’est ou pourrait être une image de la fenêtre, mais au village où l’on creuse l’or – voir le trou dans nos têtes. Il me semble cependant l’entendre dire que ce n’est pas,
car le rouge serait plus sombre,
moins artificiel,
moins écrit.

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Une photo de la mère
J’ai dit que non l’infance fut perplexe et ridicule, honteuse dans le banal. En face, une photo de la mère. Tenue d’église. Sac à main bleu. Toi, tout entier dans le blasphème. Elle, en fausse virginité. Ton œil crache sur. Elle, expiant sa gésine par l’ennui des rosaires. Toi caressant ta monstruosité. Elle, le corps de biais devant la croix d’autel, toi le corps baisé. Elle t’absentait longtemps, s’adonnant aux murmures, là-bas, contre le bitume du désert, mains gourdes et les pieds froids, rincée mais volontaire à produire l’œuvre de la séparation, à découper sa chair, comme transverbérée, inquiète de ne pas te haïr assez pour que tu naisses.
Vie d’Éros Sambóko #13
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Vie réduite à sa double peau
Éros lit, nu, les marques de son épiderme, exanthème, urticaire d’une genèse contuse, l’école, la maison, et la blessure petite, pas si vieille pourtant, la pointe d’un caillou au torse sous le sein, et l’abandon du père, renflements tungstène ou charbon, métaux qui brasillent en voies lactées — cicatrices de l’univers — vie réduite à sa double peau. Éros cherche en cette matière quand se fit le retrait, ce repliement léger à l’intérieur de soi, comment dès lors étant là il s’abstint et masqua sa colère, devint chien dans les rues, bâtard, devint métis, chienne. À peine s’il est midi dehors, à peine l’heure de quoi, d’une poussée d’histamine, d’un tohu-bohu de klaxons.
Vie d’Éros Sambóko #12
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Au milieu des chicanes
Vivre avec le malheur, qu’on rencontre, celui d’un autre dans le sien trop propre, douci par les années, qui tape au cœur qu’ensuite tu oublies, occupé pour ne pas crever à tenir ton ménage — le petit rangement de soi — malheur solitaire au milieu des chicanes du boulevard Kennedy, la peine d’autrui jamais vulgaire, amer d’une mangue que tu suces, tombée quand tu passais en un moment perdu. Ne reste que le biais entrevu d’un visage et sous les coups du mensonge son histoire devient heureuse. La tienne aussi, peut-être, emplie de gré, futile ; achevée un matin par les roues d’une auto.
Vie d’Éros Sambóko #11
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Pourquoi tu restes à souffrir
Bourbouille dévorante que cette ville sur la peau des bras. Parfois jetant le sort d’une fièvre purpurique, l’infecte me démange qui pourtant suis né d’elle et je la gratte au sang, puis je passe l’onguent trouvé devant ma porte, la pulpe de son fruit, le gras de ses mamelles, cela que l’on ne sait qui retient de partir. — Pourquoi tu restes ? demande Vénus sans son chapeau, pourquoi tu restes à souffrir. On mange un bar avec du riz dans le coin d’une sorte de resto, grande salle marbrée, qui se loue en fin de semaine. On imagine des mariés, leurs têtes de poissons tristes. Au retour on épelle à voix basse l’écriture des taxis.

Vie d’Éros Sambóko #10


