Kambélé

Pas de ciel ni de lune à travers les manguiers, mais un couvert de poussière, des bruits composant la route, l’ampoule nue d’un bar, nous qui buvons en face une mauvaise bière. On ne voit que des yeux qui ont creusé le jour.

Il y a des cris, des motocyclettes. Les entailles de la peau. Les sons-éclairs de vies dont une part est muette. Le chantier de nos corps qui ont été pesés.

Le trou dans nos têtes

Kambélé 18:47

Ngola la nuit

Ngola s’aborde aussi la nuit, avec des corps d’ombres, ses lumières presque passées, défaites et le fil de son œil qui tourne à l’angle d’un désespoir. On voit des mains gémir contre le mur des cours et des vies de non vivre marcher là pour s’offrir au risque de la peau — la vitesse de l’auto fractionne les désirs. On voit des faces dont les yeux n’accordent le regard qu’à la honte d’autrui et sa fierté secrète, aux plissures cachées de l’iris dans l’orbe du hasard. Veillent des mannequins sans bras, blancs d’un silence trop plastique. Leurs songes froids de choses meurent au fond des boutiques, derrière sur un peu d’eau flottent les rognures du jour, tous les cheveux coupés, des rajouts qui n’ont plus de tête. Là où plus loin les néons clignotent, ayant rabattu sa capuche, quelqu’un rentre le cœur éteint.

Ngola la nuit (son corps caché)

Dénudé

Calvin dans une cellule a rendu par la bouche, et si je n’écris pas suis autant cadavre que lui. Mais les pages défuntent, les mots aussi. Ai rédigé des notes, à Laval P.Q., sur son autre destin. Qui est le nôtre, d’une double vie. Celle pauvre, bagage qu’on traîne, lourd mais sans presque rien, une brosse à blanchir les dents de la nuit, une crème pour grimer le jour, peut-être un chapeau. Et celle qui flottante, dessus, nous tient la tête, hors du béant, non du rêve — son invention, d’un ailleurs que parfois l’on touche. Une sorte d’horizon, lointain des choses et du soi. Savait-il, d’avoir lu, le chant d’une bergeronnette, le parfum des tilleuls et le creux de la pierre où le noir transparaît ? Croire sa parole seule est ce qui reste à faire. Croire son dénudement, bien que nul ne se donne, qu’on soit plutôt livré. Dans la brousse, près du rocher, on dressait notre vision, là des cases, là l’infirmerie, le pressoir peut-être ici, l’eau était proche pour les chiottes et le bain. Il faudrait des lampes-tempête dans la nuit trop grande pour nous. Un vert de fond cadre son sourire triste en place des murs de la prison, et de ciel en haut si peu à regarder la sente entre les bokassas. Notre part défrichée retourne à la forêt. Où sont les traces de son dépouillement qui me diraient si je suis encore là, quand ce soir, bleue de sang, la lune dépèce un corps de chèvre et déplume des oiseaux mourants ?

Sans titre

J’écris à l’ange toi, parti loin de ce loin où nous étions déjà de nos pays, à Pâques tu partis je crois ou l’un des jours proches de ce temps tout blanc dans l’esprit. Après le sang sur les collines tu savais ce que la joie. Maintenant, en juillet, c’est la nuit des moustiques. On a bu des bières au sous-sol jusqu’à 4 heures du matin, j’ai dormi dans ton lit et toi avec Nicolas. Une fois, une fois seulement, tu m’as parlé de la fuite, la longue traversée des forêts par les deux Congo. Vous aviez dû quitter la terreur dans la ville. Il y eut peut-être un bout de parcours sur une plateforme de train. Tu as fait le pousse à Ouesso, juste avant la frontière, plus tard lavé ce presque mort quand je ne pouvais rien. Près des chutes du Saint-Laurent, on s’est ennuyé sous les arbres maigres à voir le fil ridicule de l’eau. On est allé à Ottawa. Au retour tu roulais trop vite. Je n’aime pas, l’ange, quand tu pars, j’ai la gorge serrée et dans l’œil comme un tableau cru de Hopper : l’arrêt du bus en face de TOUT À 2 DOLLARS.