Chemin tournant

Serge Marcel Roche

    • Sur le chemin
    • Parution 2025
    • Parution 2023
    • Mini bio
    • Infolettre
    • Contact

  • Une lueur d’incendie

    Il marche entre eux, scrutant chaque visage, ses replis, ce qui n’apparaît mais se dit quand même, parfois, clandestin, lui toujours à guetter (face vive de l’attente), détaché, l’infrasigne rouge qui tourne le sang d’un coup mortel, s’il vient ne pas tordre la tête et voir un double fuir dans son désarroi. Toujours au milieu des ombres une lueur d’incendie, autre que les effets d’alcool, de chanvre, d’exhibitions pré-sexuelles ou seulement la faim, un éclat coloré de verre à transparence de bouteille qui déloge la raison, lui fait prendre le corps. Éros avance, plus souple infiniment, délié, dedans.

    Vie d’Éros Sambóko #24

    16 mars 2021
    Incendie, Sang, Transparence, Visage

  • Des mannequins tendent leurs bras

    À 18:00 les boutiques s’allument, il sort, plus c’est flou à mesure que la nuit. Éros s’enfonce dans l’imprécis, sinue entre les gens stupides, mettre le pied sur une ligne sienne, la garder, qu’ils ne le dévient de son cours. Ça commence à clignoter, des culs de lucioles. Des néons tristes, des arcs-en-ciel. Un monstre-reflet dans les baies vitrées. Ce bruit, les voix, cette atroce musique. Là où se touchent les cabinets de couturière des mannequins tendent leurs bras, des bras figés couleur de lait, certains n’ont plus de tête et de toutes petites fesses très hautes au-dessus du sol. Cet étalage qu’on ne voit presque plus, Éros le trouve beau et vulgaire.

    Vie d’Éros Sambóko #23

    9 mars 2021
    Bruit, Ligne, Musique, Nuit

  • Presque une paralysie des bras

    Ce qui vient du dehors et le contredit, Éros l’appelle sa paresse, Vénus son alibi, tu aimes trop ne rien faire comme d’autres trop voler, trop médire, trop baiser ose-t-elle doucement. Une vague d’aversion le colle contre sa couche, dans le rouleau tout ce qu’il voit, qu’il sent, voudrait clamer au doux dieu d’avant (ainsi que lui perdu derrière l’image) qui ne l’écoute plus. La chambre affreuse, son silence si réel. Presque une paralysie des bras. N’attendre. Que. Quérir une simple force en soi qui se tient prête, au moins pour se rendre à, ou pisser dans le lavabo.

    Vie d’Éros Sambóko #22

    2 mars 2021
    Chambre, Dehors

  • L’écrit entre par l’oreille 2

    Diagonale de son regard, les heurts métalliques, la même obscurité. Aussi bien qu’elle, qui peut dire où l’on va : au ban, vers un enfer, peut-être le ciel sur les rondeurs derrière la ville, San Antonio, de los Cobres. Parfois j’ai des songes argentins. Elle, adossée à des livres sur l’étagère, ne fait que bringuebaler dans l’angoisse de mon sommeil. Se croisent les routes 10 et 51, toutes deux pauvres et nationales. J’appellerai le chien là-haut du nom de Lune, j’irai chez l’épicier Fabio qui me dispense du grain, du vin rouge, de la farine. Et du Fernet Branca. Je dirai comme ici tantine en lui parlant, elle marche encore longtemps après le terminus. Lui et moi ne causons presque pas, on regarde le sol trop blanc, les voitures, avec au corps la lassitude des arbres. Le plancher du wagon a même teinte que les ciels là-bas ou le crépi des murs quand il pleut à l’oblique. Le soleil si souterrain, partout. Le désœuvrement dans nos têtes. De l’onyx noir autour du cou, qu’on déterre. À la brune les voix se confondent, se jettent dans les rames à l’intérieur de soi, pleines d’alcool et de froidures australes, prennent les couloirs du sang, sortent des bouches. Encore marcher longtemps jusqu’au silence entre les rideaux, l’instant qui fait se taire les hommes, gémir les chiens, où tantine se sert un verre de fausse tequila et tombe dans mon cerveau, son ivresse, l’image. Qui entend ce pour quoi l’on vit ? ce souffle tendre dur au milieu de la nuit, vent par la brèche d’elle, notre esprit. Chemin d’air sous l’écorce, passant, et si haut, que l’on peut ne jamais aller plus loin qu’une fenêtre.

    Texte publié par la revue METEOR #2 janvier 2020

    25 février 2021
    Argentine, Chien, Femme, Fenêtre, Lune, Silence, Sommeil

  • L’écrit entre par l’oreille 1

    Se baigner par le milieu de la nuit. Alors tout vient, du rien, du sonore diffus, la pluie sèche, avec ses bras, ses mains, ses doigts, qui masse la terre que l’on tient à l’écoute. Qui plongé-e, perçoit, elle, lui-moi ? Ou d’autres à travers (par ci par là) ? Et quoi pour aller vers ce qui s’inentend, non ce qui est derrière, à côté, devant (le plan, un bout de surface, l’explication des choses, les pensées des gens) mais s’approche d’un voile qui respire. La nuit au milieu est aussi une femme seule sur la ligne A, dans le vieux métro de Buenos Aires. D’elle j’héberge un tirage photographique. On ne sait pas qui l’engloutit, la ville, un rêve, son propre esprit ou le monde en la « mécanique nécessité » de ses stations souterraines. Elle défile en cahotant dans les circuits de mon ignorance. Les rideaux sont oranges et de racines rouges, un cerveau. Peu de lumière. Par l’oreille ça tombe au ventre, les mots. Puis, tout d’un incertain paraît. Hauteurs pelées des Andes, du givre, un chien, l’oubli. Et ce qui est si autre, ici, plus inconnu de moi qu’elle, les jambes croisées, assise sur la banquette, les lamelles de bois, la courbe de son bras malgré la chair. Aucun ne lit sa destination, flou des lettres noires et du blanc céramique, j’ignore où va la ligne A, pas un ni elle ne sait mon chemin, peut-être prendra-t-elle un jour le Train des nuages. Dans la nuit-métro qu’elle traverse, que je déchiffre de trop loin, son survêtement, ses baskets, qu’elle traverse jusqu’à moi par le milieu, sa fatigue mienne et l’ennui presque serein de qui pourrait vivre là-haut, être ce chien qui louche vers les déserts de sel.

    Texte publié par la revue METEOR #2 janvier 2020

    23 février 2021
    Argentine, Buenos Aires, Cerveau, Femme, Métro, Milieu, Nuit, Photographie, Rêve, Ventre

  • Éros meurt de se taire

    Sur son lit Éros meurt de se taire quand à la télé, dans la rue, tout autour, braillent tant de démons et de prêtres, satisfaits d’eux-mêmes, pénétrés de soi. La lumière par la disjointure, danse en elle un lot de poussière : l’incertitude de sa vie à lui « comme élément social discernable », non le flou de ses sentiments, il sait atteindre la cible mouvante. De la douche, en face, viennent des vagues d’humide, la mer est si proche du souvenir parfois, d’un bonheur unique. Soleil haut, midi bientôt malgré la chambre presque obscure, retourner en enfer ne serait-ce que pour manger, un épi de maïs ou du plantain braisé, garder le corps jusqu’à demain.

    Vie d’Éros Sambóko #21

    16 février 2021
    Corps, Lumière, Mer, Soleil

  • Il ne se souvient pas des visages

    Il remonte le drap sur sa chair, susurre je, non, se rendort, s’enfuit de ce qui lui pourrit la tête, l’image si pure de leurs dents, leurs bouches si bêtes disant tu n’es qu’un idiot. Des tarentes copulent dans le dos de la mère qui fait les gros yeux. Leurs cliquetis dans son rêve. En décembre la nuit est trop froide pour l’amour. Il ne se souvient pas des visages. Mais des paumes tenant ses hanches. De la lumière sale du matin à travers le brouillard. Des pneus qu’on a brûlés dont il reste une odeur. Le jour déjà, le même encore, pour lui pas le même soleil, ni le corps, les autres vont à des occupations.

    Vie d’Éros Sambóko #20

    9 février 2021
    Corps, Jour, Mère, Nuit

  • Le carré -9- dans la fenêtre

    Il y a peut-être un bonheur plus grand à peindre qu’à écrire, ou alors n’est-ce qu’une manière de dire son tourment. On peut plus difficilement cochonner l’écrit, toujours il est plus lisse. Comment se défaire de la petite préciosité qu’on met dans un texte quand le peintre tire la langue au figuré. Il y a du mal fini sur une toile, pas de point. Séraphine peint à genoux, élaboure. La voix de l’ange monte du sol, bien qu’elle s’imagine sans doute que ça vient d’en-haut. Écrire n’est pas pondre au pupitre, debout, en surplombant le monde. Mais voilà, on se bat avec l’odieuse matière des mots. Il faudrait mal foutre le texte, le rendre fragile comme un tableau, ce qui émeut d’une peinture, c’est l’imperfection, qui dévisse le regard, le porte ailleurs, derrière, où l’on se trouve déjà, où l’on est sans savoir. Une œuvre peinte n’est jamais satisfaite, tandis que l’écrit, avec son air démoniaque, avec ses dents, qui nous fait face, sa manière de dire tu me vois quand le tableau, lui, se tient dans le retrait.

    Sergio Schmidt Iglesias, Quadrats 39

    Instagram Twitter

    2 février 2021
    Écriture, Carré, Fenêtre, Peinture

  • Ça puait la ville et le froid

    On a décidé de ne boire désormais que du vin un peu cher, de se rendre au rond-point, de causer sous le réverbère, d’être plus la nuit qu’eux allant dans leurs autos. Elle, de la sentir par le nez, par la peau. On est resté près du panneau publicitaire, dessous plutôt l’image décollée, et bien dans notre ivresse, nos regards d’animaux. Ensuite ils sont partis, se tenant par le bras, sans rire, avec tendresse. Il y avait encore des gens, qui tournaient, de temps en temps, un pick-up de la police. Ça puait la ville et le froid. Quelqu’un s’est arrêté près d’Éros qui porte deux ailes d’or plaquées sur les cheveux. Puis il rentre où la chambre est son corps douloureux.

    Vie d’Éros Sambóko #19

    26 janvier 2021
    Chambre, Corps, Gens, Nuit, Police

  • Sur la ligne du bas

    Tirésias dit qu’on vit sur la ligne du bas, qu’on n’a pas d’horizon bien que le ciel se voit, la ville ondule sans nous seulement posés sur elle. On marche et puis c’est tout, avec obstination vers quoi. Il dit aussi pour une fois qu’il parle que l’on demeure à raz de terre, exclu du vertical. Tirésias, subtil ange, dessine quand il chemine la pesanteur du temps, il coud des carnets dans sa tête, des pages où les rues s’impriment à partir de ses gros pieds d’enfant, toutes les rues qui lui traversent les veines. Puis quand on s’en va quelque chose se fend [de l’autre] on retourne au rien — dans son illisible histoire.

    Vie d’Éros Sambóko #18

    21 janvier 2021
    Carnets, Histoire, Ligne, Rue, Ville

Page Précédente Page Suivante
ISSN 2610-7449
  • S'abonner Abonné
    • Chemin tournant
    • Rejoignez 157 autres abonnés
    • Vous disposez déjà dʼun compte WordPress ? Connectez-vous maintenant.
    • Chemin tournant
    • S'abonner Abonné
    • S’inscrire
    • Connexion
    • Signaler ce contenu
    • Voir le site dans le Lecteur
    • Gérer les abonnements
    • Réduire cette barre