Éros fume la nuit. Dans la cour vide, presque nu. À trois heures il pousse jusqu’à la rue, au milieu, ce moment sans humains, s’assoit sur le goudron qui se repose. Il y a des graphies d’insectes dans le halo du lampadaire urbain. L’ombre d’une main qui porte à sa bouche l’incandescence d’un bâton bleu, la fumée par les narines, l’aspect de ses doigts de pied. L’air surfe sur sa peau chaude à l’endroit des reins. Éros respire avant que vienne, haletant déjà, le camion du jour, chargé d’ognons et de misère. Son plein phare entre tes deux yeux.
Éros Sambóko #34Étiquette : Corps
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Éros rentre à la chambre
Éros rentre à la chambre, au lit et son attente d’un quoi qu’il sait imaginaire – ce que l’on pense n’arrive pas – il plonge dans le dévouloir du sommeil. À la voix qui rêve en lui s’entremêle celle pornographique d’un quelconque messie, sur le pardon et la richesse. Des cris. Le vent passant. Des notes de bikutsi. La rumeur du fin-fond de l’horizon il l’entend quand même. D’un possédé son halètement d’amour. Le soupir d’un membre giclant. La solitude. L’astralité d’une caresse rude. Encore le vent, et la poussière. Le temps. Qui tous s’agrippent à son destin difforme.
Éros Sambóko #31
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Un tout-en-haut vaste, ouvert
Sans préalable au rendez-vous on va chacun chez Marcelline, qui nous appelle amours dans un recoin de son café. Elle apporte un faux Bordeaux. Et dit c’est bientôt Noël. On cause de vies, de corps, d’histoires qu’on n’a pas, mais qu’on n’aimerait pas avoir. Les autres sont loin de nous. Éros est déjà pompette. Vénus a l’idée que peut-être : squatter un appartement, une ou deux fois la semaine. Pour se mettre à l’écart. Sortir de cette comédie. Un tout-en-haut vaste, ouvert. Crois-tu qu’ainsi nous rêverons mieux. Le peu de choses ira par terre. Y pousseront des roseaux, des bambous de Chine. À trouer le toit.
Éros Sambóko #30
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Éros meurt de se taire
Sur son lit Éros meurt de se taire quand à la télé, dans la rue, tout autour, braillent tant de démons et de prêtres, satisfaits d’eux-mêmes, pénétrés de soi. La lumière par la disjointure, danse en elle un lot de poussière : l’incertitude de sa vie à lui « comme élément social discernable », non le flou de ses sentiments, il sait atteindre la cible mouvante. De la douche, en face, viennent des vagues d’humide, la mer est si proche du souvenir parfois, d’un bonheur unique. Soleil haut, midi bientôt malgré la chambre presque obscure, retourner en enfer ne serait-ce que pour manger, un épi de maïs ou du plantain braisé, garder le corps jusqu’à demain.
Vie d’Éros Sambóko #21
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Il ne se souvient pas des visages
Il remonte le drap sur sa chair, susurre je, non, se rendort, s’enfuit de ce qui lui pourrit la tête, l’image si pure de leurs dents, leurs bouches si bêtes disant tu n’es qu’un idiot. Des tarentes copulent dans le dos de la mère qui fait les gros yeux. Leurs cliquetis dans son rêve. En décembre la nuit est trop froide pour l’amour. Il ne se souvient pas des visages. Mais des paumes tenant ses hanches. De la lumière sale du matin à travers le brouillard. Des pneus qu’on a brûlés dont il reste une odeur. Le jour déjà, le même encore, pour lui pas le même soleil, ni le corps, les autres vont à des occupations.
Vie d’Éros Sambóko #20
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Ça puait la ville et le froid
On a décidé de ne boire désormais que du vin un peu cher, de se rendre au rond-point, de causer sous le réverbère, d’être plus la nuit qu’eux allant dans leurs autos. Elle, de la sentir par le nez, par la peau. On est resté près du panneau publicitaire, dessous plutôt l’image décollée, et bien dans notre ivresse, nos regards d’animaux. Ensuite ils sont partis, se tenant par le bras, sans rire, avec tendresse. Il y avait encore des gens, qui tournaient, de temps en temps, un pick-up de la police. Ça puait la ville et le froid. Quelqu’un s’est arrêté près d’Éros qui porte deux ailes d’or plaquées sur les cheveux. Puis il rentre où la chambre est son corps douloureux.
Vie d’Éros Sambóko #19
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Le carré -8- dans la fenêtre
L’écriture naît du dehors (est-ce le dehors qui la conçoit ?) et se fait dehors, c’est là son intériorité. Il n’y a pas d’œuvre intérieure, on ne la verrait pas. La chambre d’Éros n’est pas un dedans, le lieu d’une vie close, elle est trame comme le corps même d’Éros qui danse avec elle, comme la rue que son corps danse, mais la rue a de plus grands dangers, des risques de collisions, de violences. Il marche autant sur les entrecroisements de la chambre, avec-entre eux, que sur le maillage de la rue, l’une et l’autre un même lieu, la chambre plus picturale, la rue photographique. /…/ Ainsi, lorsqu’il est sur le lit, occupé par sa peau, ses fantasmes, l’autre à sa table l’est aussi, ils se devinent, s’estiment, puis se deviennent.
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Le carré -7- dans la fenêtre
Les pieds des passants, les roues d’auto et de motocyclette scripturent la ville. On roule, on marche, au sein du graphique urbain, que sans cesse on élabore et qui nous travaille, chacun à des degrés divers. Mais quelques uns seulement l’inventent vraiment, la masse, elle, est copiste. Les gens savent (à peu près) où ils vont, les autres, non. Ce n’est pas qu’ils tracent des lignes au hasard, c’est qu’ils ne connaissent pas l’issue. Qui peut être un giclement de sang ou de plaisir. Éros écrit tout aussi bien dans la chambre qu’en son dehors-intérieur quand il sort par la fenêtre. Il arpente la ville, la mesure au mètre près, elle habite pieds et jambes. Il a l’œil à la cheville, au jarret, où se forment les lignes, car l’œil écrit la ville, sans oublier l’oreille et le nez et la ville les écrit. Mais en tant que personnage, il n’est que le motif et la motion du texte.
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Du bout fatigué de ses mains
Attendre, comme l’effraie, la hulotte, pour s’élancer dans le nocturne, l’instant qui brouille le regard, où les choses basculent, qu’on tombe de l’autre côté des gens et de soi, attendre de glisser sur le dehors-surface en cherchant la pliure. Vénus discoure à propos de rien, seule aussi, presque immobile, très poupée entre des coussins. Ça la fait rire. Elle lisse près des genoux l’étoffe coquelicot, du bout fatigué de ses mains. Qu’elle voudrait plonger dans les crânes pour en arracher le cerveau, la lucidité. Au sol, le trait duel des escarpins vernis, corps noir d’une libellule morte, le néon s’y reflète, puis s’éteint. Éros allume une bougie.
Vie d’Éros Sambóko #16
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Le carré -6- dans la fenêtre
Sambóko est, sur l’échiquier du quartier, l’étonnant cavalier, sa façon de sauter par dessus les cases, perçu donc comme menace, danger, mais image aussi de l’échec (il ne fait rien de sa vie), le pas à sa place assignée, celui qu’on ne sait, qu’en un double sens on ignore. Cependant sa beauté physique, non canonique pourtant, rassure le nombre, et quand même, on le salue, on lui parle quelquefois, on l’admire. Il n’est pas mis à l’isolement. On voudrait pouvoir l’aimer, mais ne comprenant pas le genre de distance à laquelle il se tient, en dehors de Vénus personne n’y parvient. Éros est en personne l’interrogation de soi-même. De ce qu’on croit notre corps ténébreux. Le reflet de notre œil mauvais. La fascination qu’on a pour le sacrifice. On voudrait le jeter en bas de notre hauteur, qui n’est que petitesse, le pousser au fond du ravin de la morbidité.