vite, presque tu cours (percevoir reçu, étal, personnes louches) au sein d’une ville grande et claire, mais alors on se trouve à côté de soi (détails des recoins) tu sens que l’inconnu te touche, seuls les visages dans un brouillard y compris celui de la main, le sien, cherche un angle, te pousse, intemporellement (en cela une félicité), une certaine rondeur, la matière qu’on peut pénétrer, pas de doublure, de figuré, ni d’astreinte à poser le cadre pour représenter, simplement tu vois, de l’œil dans ton ventre, bien qu’une question, qu’après ce plaisir, tombe l’opacité ; tu voudrais garder la paume du rêve, sa caresse, l’impulsion, mets pourtant tes pieds sur la sente proche, glissante de boue, d’huile à la surface, de suppurations, marches de travers (le songe t’habite), d’abord sens tes doigts, les flaire (pourquoi), ou rassoir ses fesses, avant de sortir ‒ déflagre le chœur des grenouilles diurnes avec le soleil, un fracas d’odeurs ‒ les lotus d’ici, la couleur crème, et des nénufars au jade brulant, ce revers sombre te mange le sexe, cette verge-qui dans ta tête même n’existe plus, ombre d’eux sous l’eau, leurs cercles fendus, sors avant qu’un trop-plein de mouches ;
Étiquette : Peau
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Tirésias de nuit
Faisant suite à Éros dans et hors de son lit et Vénus en son salon, Tirésias de nuit est le poème d’une marche dans la ville. Trop long pour être ici livré en une seule fois, il le sera par fragments, ce qui ne permettra pas la lecture de l’ensemble qu’il faudrait évidemment faire ; néanmoins cela rendra compte davantage de l’écriture s’efforçant de suivre le rythme de son « personnage ».
Ouvre, ferme, tes yeux : la tache du ciel de lit, trouée par le milieu, anus, bouche, qui grandit, frissons quand sur ta peau goutte une glaire de pluie ‒ d’autres s’éveillent dans le ghetto ‒ bouge aussi tes longues jambes de cheval, frotte le drap, de chaque pied, on entend déjà des prières, le jour ne passe ni les toits ou le semblant des fenêtres, déployer, le corps, les gestes de la pensée, rapporter du sommeil un très vague bonheur, le sentir à l’endroit des cuisses ‒ les porcs et les chiens fouillent les poubelles, tôt, des mots se combattent entre joie douleur ; toi, Tiré, sors après les rites, la toilette, l’eau si froide dans la bassine, une huile le long de ta chair, plis qui frottent (marcher), coco sur le visage lisse ou beurre de karité, le son de la radio (émission nationale) dans une chambre lointaine, la spasmodie des tôles, squelette, et longuement les mâles qui pissent, poussée de tes cheveux dont Vénus fera des tresses, sentir encore avant que ça ne disparaisse (comme un fantasme dans les journaux) non par une punition du dieu juste un accord de soi, désir non contre une volonté d’en haut, mais vœu qu’on s’octroie de faire (passer ‒ du deuxième au troisième texte ici) ;
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une lecture des peaux
De nos corps contraints. Parjures. Repoussés. On en fait l’invention, un atlas de chairs, une lecture des peaux. Tout un itinéraire. Incisions de l’enfance. Signes d’âge nubile. Empreintes des fornications. Puis on ne dit plus rien ou sinon que les eaux viennent lustrer la mémoire. On s’entend très loin de la terre, aux confins du bruit, des cadences humaines, aspirant à la vaste immobilité, aux vertiges de sa vitesse. Connaissant le malheur, dès la porte franchie, de ne pas exister, on sort pourtant, nuit venue, aller vers d’autres bans, les mêmes, s’y confondre ;
Vénus en son salon #33
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l’isolement de son corps
Immobile Vénus dans le sens contraire, à ce qui ne dit rien qu’une monotonie, la chair languide d’autrui, les floques de poussière sur le miroir de l’eau ‒ se trouve regardant filer cette Zoé, pleine de jalousie croit pister son attrait ‒ pense à l’isolement de son corps. S’ennuie. S’endort. Face contre peau de verre, presque nue, montre de soi : une plante sans nom, qui un peu, se dessèche, la langue du diable, dans sa céramique, lèvres rouges et le spadice dont Éros qui n’en manque, parfois, pas une, caresse la courbe intime plastique, avec le bout des doigts
Vénus en son salon #13
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Devenir-Ville
Fini le village, sa vieille peau cuite. Retour à la citadinité, son anonyme enfer. Deviendrai-je autant ville que je fus la poussière des pistes, le tissage des arbres, les miraculeux oiseaux, les gens qui accueillirent l’étrange idiot, près d’un quart de siècle avant ? Peut-être ou sans doute pas. Le temps est compté, sauf s’il est de l’amour (impossible à savoir). Du village de moi resteront les écrits et l’inévitable dissolution des souvenirs dans l’esprit de deux ou trois parmi les nombreux, sans se faire d’illusions. Poursuivre avec le (même très vague) désir. Se poster face au carré dans la fenêtre, regarder. Aller avec l’image, sans jamais savoir où, ailleurs, plus loin. Se dire aussi qu’au sein du mauvais air, des fatigues, de la solitude, il y eut une joie, souvent discrète, mais vraie. Garder vivant ce trésor-là, pour ne pas trop pleurer en disant esangwa, bye-bye le village au bord des eaux sombres.
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assise quelquefois, au soleil devant
Et que les chalandes caressent, de leurs plus ou moins grosses mains, lissant le cellophane, cherchant de l’œil, à travers, un reflet des couleurs qui sied à leur teint ; Vénus s’en amuse, assise quelquefois, au soleil devant ; on ne sait pas d’où sort, tout ce flot de matière humaine ‒ ces peaux qui recouvrent quoi ‒ pareille à la sienne, non plus que : où ça va, semblant pourtant connaître sa destination, le lieu, quelque part, une adresse, ou un ne pas vivre sans raison de vivre sans raison ; peu, certains marchent vite, vendeurs à la sauvette, montres et lunettes,
Vénus en son salon #3
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Chaque jour, on récrit le scénario
De moi, suis le fantasme très ordinaire. Est-ce créer que l’écrire, décoller de cette condition. Qu’est-on sans le désir. Sitôt jeté sur la terre, on te cloue avec lui dans un lit. Le tien, celui de ton frère. Le dimanche d’après résonne à ton oreille impubère, bienaimé, que tout est sale. Tu écoutes des mots qui transpirent, pantèles devant la laideur des corps. L’issue n’est plus que tirer la porte derrière soi, unir la chambre au secret, où quelqu’un, le dieu peut-être, voit. Un jour tu croises Vénus par un détour, une conjonction planétaire, Tirésias qu’une sainte confuse a guéri de sa cécité, qui transite en lui-même, alors ensemble sans savoir, on va.
Éros Sambóko #41
Chaque jour, on récrit le scénario. On s’obstine à vivre. Moi, un morceau de peau, entre le carré dans la fenêtre, le lit, la porte close. Ils disent : je m’enferme. Mais j’échappe par un côté. La rue est ma vision, où je quête qui ferait de même. Je vais au canal, sur un autre bord de la nuit. Guère plus dangereux que la vie sociale. La chambre est périmètre de mon ennui, d’elle j’entends le monde passer. L’intrigue s’étire, réduite au corps pensée, dans les lenteurs de son mouvement, tend vers une image finale, le dénouement immobile. Texte : les draps fripés, le lavabo, l’œil en papier que le temps déteint sous son verre, des routes, des chemins tracés par le ciment.
Éros Sambóko #42
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L’ombre d’une main
Éros fume la nuit. Dans la cour vide, presque nu. À trois heures il pousse jusqu’à la rue, au milieu, ce moment sans humains, s’assoit sur le goudron qui se repose. Il y a des graphies d’insectes dans le halo du lampadaire urbain. L’ombre d’une main qui porte à sa bouche l’incandescence d’un bâton bleu, la fumée par les narines, l’aspect de ses doigts de pied. L’air surfe sur sa peau chaude à l’endroit des reins. Éros respire avant que vienne, haletant déjà, le camion du jour, chargé d’ognons et de misère. Son plein phare entre tes deux yeux.
Éros Sambóko #34
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Vie réduite à sa double peau
Éros lit, nu, les marques de son épiderme, exanthème, urticaire d’une genèse contuse, l’école, la maison, et la blessure petite, pas si vieille pourtant, la pointe d’un caillou au torse sous le sein, et l’abandon du père, renflements tungstène ou charbon, métaux qui brasillent en voies lactées — cicatrices de l’univers — vie réduite à sa double peau. Éros cherche en cette matière quand se fit le retrait, ce repliement léger à l’intérieur de soi, comment dès lors étant là il s’abstint et masqua sa colère, devint chien dans les rues, bâtard, devint métis, chienne. À peine s’il est midi dehors, à peine l’heure de quoi, d’une poussée d’histamine, d’un tohu-bohu de klaxons.
Vie d’Éros Sambóko #12
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Pourquoi tu restes à souffrir
Bourbouille dévorante que cette ville sur la peau des bras. Parfois jetant le sort d’une fièvre purpurique, l’infecte me démange qui pourtant suis né d’elle et je la gratte au sang, puis je passe l’onguent trouvé devant ma porte, la pulpe de son fruit, le gras de ses mamelles, cela que l’on ne sait qui retient de partir. — Pourquoi tu restes ? demande Vénus sans son chapeau, pourquoi tu restes à souffrir. On mange un bar avec du riz dans le coin d’une sorte de resto, grande salle marbrée, qui se loue en fin de semaine. On imagine des mariés, leurs têtes de poissons tristes. Au retour on épelle à voix basse l’écriture des taxis.

Vie d’Éros Sambóko #10