Chemin tournant

Serge Marcel Roche

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  • Premier nom du glossaire d’ici

    Nouveau palmier dans le carré, à travers les barreaux et la moustiquaire, qui prend la place de l’autre, celui du glossaire incertain. Un aréquier (qui sont cinq, devant l’immeuble, en une ligne toute militaire), dont le fruit sert à préparer la chique de bétel. On ne se regarde pas encore vraiment. J’ai les yeux plutôt derrière, sur le flanc de la colline, les faces grises de béton, les deux réservoirs d’eau et sur le toit devant, qui ne couronne que de l’inachevé.

    14 octobre 2022
    Carré, Fenêtre, Glossaire, Palmier, Regard

  • la crainte des lapidations

    Allume la lampe au coin, comme sous-entendue, discrète, telle Vénus même, qui ne voulant, rêve de spots, et s’en maudit, avoue sa peur de disparaitre, mais derrière, dans la nuit, l’encor des ombres remue, ignorantes malgré tout d’un regard se promettent, seules sourient, et vont. Les guette, autant qu’elles passent dans la transparence, la leur propre aussi, à qui sait lire, sous les cernes, la crainte du projectile, des lapidations, et les pense, chacune, longtemps, en épisodes aux trames identiques, en saisons, qui ne s’achèvent qu’après le bref instant, dans le cerveau.

    Vénus en son salon #15

    10 octobre 2022
    Lumière, Nuit, Ombres, Vénus

  • un souffle de sa bouche qui sort

    Du dehors on ne voit qu’un contour, l’usure de la lumière, le fauteuil noir, de Vénus droite les yeux lointains, un souffle de sa bouche qui sort, son moi sans apparences, ou marques, ou cicatrices, la plus petite incise d’un, doute, d’un, regret qu’une autre ne l’explore, sa main toute presque en dedans, ou que des dents lui fouillent l’anse, ne sache un peu du temps passé, toutes ces années perdues, à l’angle et face à soi ; le jour laisse ses loques à terre, sur la rue, se dénude des traces urbaines trop épaisses, s’abandonne au revers, à la courbe ample du dos

    Vénus en son salon #14

    4 octobre 2022
    Corps, Lumière, Vénus

  • l’isolement de son corps

    Immobile Vénus dans le sens contraire, à ce qui ne dit rien qu’une monotonie, la chair languide d’autrui, les floques de poussière sur le miroir de l’eau ‒ se trouve regardant filer cette Zoé, pleine de jalousie croit pister son attrait ‒ pense à l’isolement de son corps. S’ennuie. S’endort. Face contre peau de verre, presque nue, montre de soi : une plante sans nom, qui un peu, se dessèche, la langue du diable, dans sa céramique, lèvres rouges et le spadice dont Éros qui n’en manque, parfois, pas une, caresse la courbe intime plastique, avec le bout des doigts

    Vénus en son salon #13

    27 septembre 2022
    Chair, Corps, Eros, Peau, Vénus

  • pas de passé sur le vitrage

    ‒ On se repère aux écaillures, lézardes, à la circulation sanguine, au subterfuge d’un lampadaire, qui n’illumine rien des nuits ‒ les maisons s’arrêtent de marcher, se reposent, où s’évide la rue, pas loin ‒ on s’accroche aux enseignes, qu’on lit pour ne tomber, pieds suivant le bitume ‒ les replis du mensonge ; plus rien, Zoé s’enfuit, la vie autre que ce côté-ci, que Vénus un instant, croyait possible, sienne, ne reste dans le ventre, que la peur, son cinéma ‒ un bourdonnement d’usine ‒ pas de passé sur le vitrage seul un bout de mémoire avec ses faux-semblants

    Vénus en son salon #12

    20 septembre 2022
    Lumière, Vénus, Vie, Ville

  • Devenir-Ville

    Fini le village, sa vieille peau cuite. Retour à la citadinité, son anonyme enfer. Deviendrai-je autant ville que je fus la poussière des pistes, le tissage des arbres, les miraculeux oiseaux, les gens qui accueillirent l’étrange idiot, près d’un quart de siècle avant ? Peut-être ou sans doute pas. Le temps est compté, sauf s’il est de l’amour (impossible à savoir). Du village de moi resteront les écrits et l’inévitable dissolution des souvenirs dans l’esprit de deux ou trois parmi les nombreux, sans se faire d’illusions. Poursuivre avec le (même très vague) désir. Se poster face au carré dans la fenêtre, regarder. Aller avec l’image, sans jamais savoir où, ailleurs, plus loin. Se dire aussi qu’au sein du mauvais air, des fatigues, de la solitude, il y eut une joie, souvent discrète, mais vraie. Garder vivant ce trésor-là, pour ne pas trop pleurer en disant esangwa, bye-bye le village au bord des eaux sombres.

    18 septembre 2022
    Fenêtre, Image, Peau, Temps, Vie, Village, Ville

  • Parution prochaine

    Dans la collection La Bibliothèque des Éditions La rumeur libre, paraîtra prochainement Journal de la brousse endormie qui rassemble en un seul volume Ma vie au village, Journal de la brousse endormie et Conversation.

    Ma vie au village est un ensemble de textes, écrits pour la plupart de nuit, entre octobre 2014 et janvier 2018. Aucune intention ne présidait à sa composition. Les premiers mots Nous aurons vu passer tout le sang des forêts ne savaient pas plus que moi où ils iraient. Ni récit de vie, ni journal, encore moins relevé ethnographique, seulement des textes qu’en apparence rien n’ordonne. Un paysage. Le village, comme n’importe quel village là-bas, dans l’immense forêt d’Afrique centrale. Dire Ma vie, c’était faussement naïf, et un peu ironique, tant elle n’offre aucun intérêt. Quelques éléments biographiques légèrement voilés derrière le mur des arbres n’ont pas conduit à de l’histoire. Ça s’est un peu fait comme le dit Kenneth White (La Revue des Ressources, Entretien avec l’auteur), sans prétendre que la citation puisse s’appliquer telle quelle à mon labeur d’écriture :

    [Cela dit,] la grande question est de savoir où une œuvre commence et comment elle se développe. Au début, il y aurait quelque chose de biologique et quelque chose d’environnemental. Disons, un tempérament, et des circonstances. Si les circonstances ne sont pas trop hostiles, si elles sont même favorables (mais peut-être pas trop favorables), ce « tempérament » va pouvoir se développer. Comme dans la théorie des capacités auto-organisatrices de systèmes ouverts, c’est-à-dire à travers lesquels coulent de la matière et de l’énergie. Ou comme dans la théorie biologique de l’autopoiesis, selon laquelle l’évolution se fait par drift (flux, dérive), élément ajouté après élément, sans « but » connu à l’avance. Petit à petit, à un rythme de plus en plus soutenu, un ensemble de textes se constitue, que l’on peut appeler une « œuvre »

    Dans Ma vie au village, il y a beaucoup de détours, par le langage mis à l’écoute, par la route et son tracé colonial, les pistes intérieures, les sentiers de forêt qui échappent à toute cartographie, le dédale entre les cases, la grande ville, un glossaire des choses qui m’entourent, par l’invention d’une Histoire lointaine, d’une reine fantasmatique, par la chaleur, les pluies, le vent d’Est, par la vie dure et l’amour imparfait.

    Journal de la brousse endormie rassemble vingt-sept poèmes, choisis parmi près de quatre-vingts écrits entre 2006 et 2009, en 2012 pour deux d’entre eux. Ils évoquent en images le commun des jours dans la brousse, cherchant ce qui ne se voit pas, et qui permet de sur-vivre.

    Enfin, Conversation (avril-octobre 2010) n’est autre que ce que le titre indique, seize courts textes qui forment un échange au bord des arbres et de l’eau, celle de la Côte d’Opale et celle de la rivière, presque immobile, au pied du grand village où j’ai vécu durant vingt-quatre ans.

    Devrait suivre chez le même éditeur, dans le temps incertain, Bois rouge, une longue improvisation du chant pour instruments de la forêt, suivi de Génésie, tous textes parus sur ce chemin tournant, des extraits sur Œuvres ouvertes et en revues.

    Ossoko (merci) à Laurent Margantin pour son conseil, Joël Vernet pour son actif soutien, à Andrea et Dominique Iacovella pour avoir accueilli ce Journal de la brousse endormie.

    16 septembre 2022
    Brousse, Conversation, La rumeur libre, Vie, Village

  • ou la verve des pluies

    Surgissante Zoé ‒ dont on ne savait rien, qui dit fabrique-moi la tête, des grands jours ordinaires, une coiffure intense, avec de l’organique : ambre, plumes, bijoux de mer, et la bimbeloterie qu’apportent les courants d’air, ou la verve des pluies ; brefs préliminaires : Zoé sans origine, Vénus vénérienne, les couleurs du désir ‒ mais dans ses mains, cette vie tremble, incertaine, précaire ; quand tu sors, la trouille gite entre tes cuisses ; ajoute quelque feuillage, synthétique, le bord d’une lagune, un chemin de fer ; ainsi, dit la vie qui parle, on ne se perd jamais de vue

    Vénus en son salon #11

    13 septembre 2022
    Couleurs, Désir, Vénus, Vie

  • beaucoup de crasse, de candeur,

    Transparait la fatigue, ou un vague chagrin (Éros dirait avec raison tristesse, si l’on parlait de ça, d’un vide qui revient, de son reflet lunaire) une trace de bave sur le carreau ; les gens défilent à l’envers, qui ne comblent que peu la béance, le chaos de sa création, Vénus veut le plein, Vénus veut l’errance, mais leurs allures, le bruit, les corps, la rassurent, ce trouble dehors qu’on lit aux figures, beaucoup de crasse, de candeur, la mauvaiseté des pensées, leur amour du sang ; inattendue monte la vapeur, d’une bouche qui se dessine, des lèvres astrales et bleues ;

    Vénus en son salon #10

    16 août 2022
    Amour, Bruit, Corps, Fatigue, Lèvres, Sang, Tristesse, Vapeur, Vénus, Vide

  • le métal de sa paume usée

    Sa clarté, Vénus, mince lame de verre, opposée à la rue, frontière, il le faut bien pourtant, le monde tout extérieur pénètre son salon, s’assoit, dessous ses doigts, le métal de sa paume usée, et du soleil à contresens aussi, parfois, qui la traverse, fait une ombre de la lumière, peut-être qu’on éprouve, malgré sa rudesse, une forme de paix, qu’on en ressort oiseau, d’une autre planète ‒ Vénus, d’aucun côté, ne se laisse entrevoir, ne livre qu’une image, qu’une excentricité banale, familière, à chaque jour son chapeau, petites mises en scène, des nuages de fleurs, dans un pot ;

    Vénus en son salon #9

    9 août 2022
    Chapeau, Doigts, Frontière, Image, Lumière, Oiseau, Ombre, Planète, Rue, Vénus

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ISSN 2610-7449
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