Ce que je vois se trouve doué de profondeur, mais d’une profondeur incertaine d’elle-même, craintive, tremblante, et non verticale.
Une profondeur à la surface.
Serge Marcel Roche
Ce que je vois se trouve doué de profondeur, mais d’une profondeur incertaine d’elle-même, craintive, tremblante, et non verticale.
Une profondeur à la surface.
les blancs commencent, toujours, on note les noirs entre parenthèses, devoir atteindre l’horizon, tu t’ennuies, la sueur des doigts encrasse les pièces (découpées dans du PVC), même si promu tu restes un pion, évite de te faire sauter, rafle, va-t’en — tu repars, ne savourant ni la victoire ni le gain (au plus un demi pain chargé de margarine, encollant ton palais, un plat de nouilles au foie, deux oranges, trois), tu redresses la forme de ton corps assise, revois les autres corps penchés, l’odeur des jambes adverses, les pieds embabouchés et la poussière durcie où les ongles entrent en chair, une trace au ton miel grimpant l’intérieur des cuisses, l’ourlet du short sale, près d’un genou noirci — effacement de la séquence : à quoi sert de garder tous les comptes, le dépit du vaincu, ses outrages, son obscénité, sitôt chaque coup, subi, porté, tu vidanges, fuis (à pas élastiques, toute nocuité) — tu prends en plein poitrail la verticalité, le plaisir du jeu s’y dissout (ou son ambigüité qui toujours tenaille), l’attrait de la hauteur, des fenêtres fermées sans personne derrière, d’une surface en azur, se cognent des oiseaux contre l’idée des arbres, dedans, contre une copie du ciel ;
Sur l’arase, pas de verre brisé. On se tient, séparés, dans l’obscur du langage, la part vive d’ombrage qu’offre le mur d’enclos, et de son autre bord, en pensée, au sein d’une vague friche, qui descend. Dont le désordre troue la logique des mots. On reste ainsi ou l’inverse, à se dire sans parler. On regarde le silence des herbes. D’un peu loin, contre la pente adverse, nous scrutent les maisons de leurs fenêtres vides. Amas de crânes inhabités. Tout en bas, bruit une sécheresse, murmure selon Vénus d’un sexe délaissé, ronron de vieux pubis en attente des eaux ‒
Vénus en son salon #37
La ville découpe le corps de travers.
Des pépinières je n’ai vu que le flou, sauf des Pourpiers en fleurs et des Plantes crevettes, sans les deux lèvres qui fendent leurs coroles. Au Mexique on les nomme Cola de camarón. Je marche penché, un peu comme elles.
Après, sur le pont, une sorte de peur.
Qu’est-ce qui se tait et qu’est-ce qui crie ?
Ce qui revient au même à l’intérieur.
Les noix d’arec ont muri.
Sort de la nuit comme une buse de son aire, scrutant à l’entour du drap, voit qu’un peu de salive glisse sur l’oreiller, défroisse le jour en papier, la liste des à faire, s’applique sans bonheur aux gestes animaux, passe la revue des émonctoires, traine aux vécés, dans la cuisine, allume les infos pour garder sa colère, brasse un yaourt avec du miel et des épices, qui selon la note boostent la libido. Avise les nuages d’un ciel noir de guerre, l’angle des vérandas, le linge oublié, les portions de cours, un reste d’hier au fond des bassines ‒
Vénus en son salon #27
L’esprit fabrique le songe, au mitan, d’une surface immense, sans cadre, sans débord, l’embrasure de tout, du désordre des eaux et du souffle tournant, la forme informe d’une image qui ne ressemble à ce qui se voit de sa vie soumise, Vénus alors, par cet ouvert, échappe à son tourment. Mais que l’on condamne au rêve sa jeunesse embrunit la vision. Ils veulent que tu ne regardes qu’à travers la lentille sale d’un judas ou la grille de leur pensée, vives sans ivresse, si tu jouis, que tu le fasses dans le rectangle vertueux de leurs filmographies ‒
Vénus en son salon #26
En premier, un sofa parme, ses coussins gris, sur lequel, certaines nuits, une langue-pirogue remonta sa rivière, jusqu’à l’émersion des rochers, puis là où se marient le sel et le café, Vénus ne voit d’abord que lui, l’empreinte de ses courbatures, les cernes du souvenir, un pouf ratatiné que la fenêtre décolore, qui ne bouge plus comme un vieux chien, table basse, avec tissu, brodé d’asiatiques lanternes, rideau d’un ton vert. Branche la radio, le ventilateur, ne sachant que faire, s’ajuste au poids de l’air, rêvasse qu’un amour s’en vient
Vénus en son salon #23
Nouveau palmier dans le carré, à travers les barreaux et la moustiquaire, qui prend la place de l’autre, celui du glossaire incertain. Un aréquier (qui sont cinq, devant l’immeuble, en une ligne toute militaire), dont le fruit sert à préparer la chique de bétel. On ne se regarde pas encore vraiment. J’ai les yeux plutôt derrière, sur le flanc de la colline, les faces grises de béton, les deux réservoirs d’eau et sur le toit devant, qui ne couronne que de l’inachevé.

Fini le village, sa vieille peau cuite. Retour à la citadinité, son anonyme enfer. Deviendrai-je autant ville que je fus la poussière des pistes, le tissage des arbres, les miraculeux oiseaux, les gens qui accueillirent l’étrange idiot, près d’un quart de siècle avant ? Peut-être ou sans doute pas. Le temps est compté, sauf s’il est de l’amour (impossible à savoir). Du village de moi resteront les écrits et l’inévitable dissolution des souvenirs dans l’esprit de deux ou trois parmi les nombreux, sans se faire d’illusions. Poursuivre avec le (même très vague) désir. Se poster face au carré dans la fenêtre, regarder. Aller avec l’image, sans jamais savoir où, ailleurs, plus loin. Se dire aussi qu’au sein du mauvais air, des fatigues, de la solitude, il y eut une joie, souvent discrète, mais vraie. Garder vivant ce trésor-là, pour ne pas trop pleurer en disant esangwa, bye-bye le village au bord des eaux sombres.
De moi, suis le fantasme très ordinaire. Est-ce créer que l’écrire, décoller de cette condition. Qu’est-on sans le désir. Sitôt jeté sur la terre, on te cloue avec lui dans un lit. Le tien, celui de ton frère. Le dimanche d’après résonne à ton oreille impubère, bienaimé, que tout est sale. Tu écoutes des mots qui transpirent, pantèles devant la laideur des corps. L’issue n’est plus que tirer la porte derrière soi, unir la chambre au secret, où quelqu’un, le dieu peut-être, voit. Un jour tu croises Vénus par un détour, une conjonction planétaire, Tirésias qu’une sainte confuse a guéri de sa cécité, qui transite en lui-même, alors ensemble sans savoir, on va.
Éros Sambóko #41
Chaque jour, on récrit le scénario. On s’obstine à vivre. Moi, un morceau de peau, entre le carré dans la fenêtre, le lit, la porte close. Ils disent : je m’enferme. Mais j’échappe par un côté. La rue est ma vision, où je quête qui ferait de même. Je vais au canal, sur un autre bord de la nuit. Guère plus dangereux que la vie sociale. La chambre est périmètre de mon ennui, d’elle j’entends le monde passer. L’intrigue s’étire, réduite au corps pensée, dans les lenteurs de son mouvement, tend vers une image finale, le dénouement immobile. Texte : les draps fripés, le lavabo, l’œil en papier que le temps déteint sous son verre, des routes, des chemins tracés par le ciment.
Éros Sambóko #42